(Rock & Folk n°381, mai 1999)
merci à Emmanuel Bizieau pour la retranscription
 

dEUS : vivre au Paradis

Emmené par Tom Barman, dEUS fait de l'art avec du rock. Depuis déjà trois albums et sans que le grand public le sache. Histoire capitonnée mais belge.

Fringué comme un Gaston latex (jean éculé, nombril à l'air, paire de tennis défoncés), la jambe arquée contre la facade du Terrass Hôtel à Montmartre, Tom Barman s'en grille une petite en attendant la prochaine interview. Deux minutes plus tard, on s'embourgeoise dans un petit salon tamisé à la "Ex-Libris" : Tom termine de décoiffer sa tignasse, gobe une goulée d'Evian et rajuste son poignet Wham!. Souvenir ou erreur de jeunesse ?  

Rester frais

Rock&Folk : Dans quel train a été composé "The Ideal Crash" ? Etait-ce au cours de la tournée In A Bar... ?
Tom Barman : On a démarré l'album en novembre 1997 : on s'était accordé une pause après la tournée In A Bar... On a passé toute une année en Espagne, dans un hôtel et un studio que notre management a acheté en Andalousie. C'est là, en plein soleil, qu'on a fait l'écriture, les répétitions, toutes les démos. Le disque a été réalisé à San Pedro, à une demi-heure de là, vue sur la mer, un vrai paradis. Le mixage et la finition ont été faits à Londres. Le tout était bouclé fin novembre 1998.
R&F : dEUS a la bougeotte, c'est un genre de moulin du rock, avec ses entrées-sorties incessantes...
Tom Barman : Bizarrement, c'est après le départ de Rudy et de Stef qu'on a fait nos meilleurs concerts, alors que le groupe se desintégrait. On a surmonté ces désaffections : c'était pour nous un moyen de rester frais. Cela dit, les nouveaux venus ont vraiment apporté énormément au groupe. Par exemple, la basse de Danny est jouée beaucoup plus au fond du temps, ce qui convient très bien à Jules, notre batteur. Danny, c'est un peu comme les bassistes de James Brown : il invente de tout petits motifs qui groovent à fond.
R&F : Sur "The Ideal Crash", vous perdez un peu le côté bohème du groupe mais l'album est beaucoup plus orienté...
Tom Barman : Le problème de "In A Bar...", c'est qu'il ressemblait plutôt à une compilation, ce qui fait tout son charme. Là, on voulait quelque chose de plus continu, de plus homogène, avec un climat dominant.

A l'heure espagnole

R&F : Si vous aviez un reproche à faire à ce disque...
Tom Barman : On avait douze morceaux au total. Les deux titres les plus rentre-dedans n'ont pas été retenus. Cela aurait donné une balance différente au disque, il y a déjà trois morceaux up tempo ("Put The Freaks Up Front", "Ideal Crash" et "Everybody's Weird"). La tendance assez lente et cool vient également du fait qu'on a vécu pendant tout l'enregistrement à l'heure espagnole.
R&F : C'est également un album très violoneux...
Tom Barman : Je voulais que Klaas reprenne son violon, alors qu'il avait surtout joué des parties de clavier sur "In A Bar...". Cela pour réhabiliter le côté acoustique du groupe, mais surtout pas pour calmer le jeu. En ce moment, beaucoup de groupes se la jouent philarmonique et ce n'est pas forcément une réussite : Bernard Butler de Suede a bulldozerisé son album solo avec des cordes. Au contraire, dans le dernier Mercury Rev, les cordes sont bien dosées et appuient de vraies compositions.
R&F : L'unité de l'album apparaît également dans des textes plutôt désenchantés...
Tom Barman : Je me sentais mal l'année passée. Toutes les paroles évoquent une séparation que j'ai vécue en plein enregistrement. Il n'y avait pas de place cette fois pour une chanson ludique du type "Fell Off The Floor, Man". Mais je suis certain que le prochain album sera plus léger, parce que tout disque est une réaction au précédent.
R&F : "In A Bar..." avait été qualifié d'album arty par excellente. Cela ne vous a pas gonflé, à la longue, de passer pour des échappés des beaux-arts ?
Tom Barman : C'était le gros cliché. Les journalistes finissaient par oublier qu'on écrivait des chansons. Mais au début, on a cultivé ça en Angleterre, le fait qu'on réalisait tout nous-mêmes, pochettes, tee-shirts, vidéos...
R&F : En résumé, "The Ideal Crash" est un disque dont il faut vraiment s'imprégner...
Tom Barman : Will Oldham, ce grand jardinier des paradoxes, dit toujours : "Les disques que je n'écoute jamais chez moi sont ceux que j'aime le plus." La bonne attitude, avec un disque, c'est de l'écouter et puis, une à deux semaines après, de le reprendre et c'est là que vient le déclic. Pour moi, ça a marché aussi bien avec Elliot Smith qu'avec Radiohead. C'est le seul moyen d'avoir le vrai flash.

Recueilli par Jérôme Boyon.

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