Tom Barman : l'équilibre dans le chaos
De: Actualité culturelle Lundi 9 décembre 1996
Par: PHILIPPE MANCHEIl sera, avec son groupe dEUS, à l'Ancienne Belgique dans quelques jours
Les musiciens passent leur vie à raconter des histoires. Mais eux, qui sont-ils exactement ? D'où leur vient cette passion ? A travers ces portraits d'artistes, nous vous proposons de découvrir les plus remarquables de nos musiciens : aujourd'hui, Tom Barman, de dEUS.
PORTRAIT
Si le hasard, la réflexion, les doutes, la spontanéité, la lucidité et l'honnêteté peuvent jalonner la vie de tout un chacun, la jeune carrière de Tom Barman (24 ans au compteur) peut faire figure d'exception, tant la maturité qui habite le chanteur et figure de proue de dEUS déstabilise par une insouciance un tant soi peu pondérée et, paradoxalement, par une maîtrise de soi et une confiance exemplaire.
C'est que tout, sauf la musique, prédestinait Tom à mener la vie qui l'exalte aujourd'hui. Son papa, Norvégien, étudiant en Angleterre et collectionneur d'art, a 62 ans lorsque Tom est déposé par les cigognes dans la cité de Brabo. Maman reste à la maison pendant que les éclipses de génération souvent passionnelles ombragent sporadiquement la quiétude du foyer familial. J'ai grandi très vite, analyse aujourd'hui Tom. C'est très enrichissant d'être entouré de personnes plus âgées.
Son quotidien se déroule sans anicroches, exception faite d'une scolarité rigoureuse chez les Jésuites d'Anvers. Il y avait beaucoup de gosses de riches mais j'aimais ça, parce que cela m'amusait d'avoir un regard sur des jeunes de mon âge qui vivaient des réalités différentes. Mon côté caméléon m'a amené à être pote avec des petits snobs et des petits voyous. Seule la discipline me pesait. Je me souviens d'un jour où j'ai dû ramasser à la petite cuillère les boulettes de chewing-gum qui étaient collées par terre parce que j'avais donné un flacon de Tippex à un voisin.
Alors que d'autres de ses camarades auraient extériorisé leur révolte par un comportement imbécile et saugrenu, Tom préfère la mettre en veilleuse, persuadé d'être sur la bonne route. La patience est une vertu.
L'ENTITÉ PARFAITE
DE L'IMAGE ET DU SON
Tom prend la tangente et vit une adolescence sportive. J'ai fait del'escrime entre 13 et 15 ans. J'aimais beaucoup la tradition, lapanoplie, je ne suis pas quelqu'un d'ordonné mais j'avais acquis avec ce sport une certaine rigueur. J'avais la technique mais je manquais d'agressivité que j'ai trouvée par la suite avec le squash qui se mariait beaucoup plus avec ma personnalité. J'ai donc participé à plusieurs compétitions à l'étranger, pour réaliser mon meilleur résultat en 1987 lors des championnats de Belgique junior, où je me suis retrouvé troisième.
Plus que jamais passionné par le cinéma, chacune de ses élocutions aborde le septième art; Tom garde un souvenir ému des deux films qu'il a vus avec son paternel. Nous avons été voir " Les Canons de Navarone " et " Escape To Glory ", mais le film de Huston était tellement intense que mon père a eu peur de faire une crise cardiaque et nous sommes partis avant la fin. J'allais seul au cinéma tout en lisant les magazines spécialisés. Je crois que " Blow Up " d'Antonioni m'a profondément marqué. Je ne comprenais pas tout, mais le pouvoir des images et cette dualité entre le son et la vision du film qui formaient une entité parfaite m'ont fasciné.
Après avoir bouclé ses " latin-grec " et rejoint une école de cinéma, la musique entre dans sa vie, sans crier gare. J'ai d'abord étéprojectionniste tout en habitant avec Stef (NDLR : futur dEUS et aujourd'hui cerveau de Moondog Jr). Je me suis fait virer de Sint-Lukas parce que j'avais triché à l'examen de chimie. J'ai appris récemment que l'école avait supprimé ce cours l'année suivante. J'ai ensuite fait une année de philosophie pour lire, apprendre et penser un peu. J'ai commencé à lire assez tard des auteurs hollandais ou allemands, comme les frères Mann ou Herman Hesse, tout en ayant découvert peu de temps avant Prince, le Velvet Underground, JJ Cale, Neil Young, Beefhaert, Tom Waits ou Leonard Cohen. Je me suis éduqué au jazz à la médiathèque et avec mon groupe à l'époque, General Electric. J'ai ainsi découvert Mingus, Don Cherry et Ornette Coleman.
LE CONFORT ET LA FRUSTRATION
D'UN EXTR EME À L'AUTRE
En 1993, Tom s'investit désormais dans dEUS qui peaufine sa personnalité avant la signature sur le prestigieux label de Chris Blackwell : Island. On ne parle pas encore d'ambition précise. Le plaisir intact de jouer et de partager son univers comble Tom et ses amis. Nous jouions dans la rue tout en faisant quelques concerts avant cette fameuse signature qui nous a donné un confort matériel. Je suis quelqu'un d'assez cahotique, mais je croyais qu'il y avait moyen de faire de la musique autrement que ce que nous entendions à l'époque. Il y avait TC Matic auparavant, mais je ne les connaissais pas. Nous étions ambitieux, mais le fait d'être dans un groupe n'était pas une ambition en soi. C'est lors de nos premiers concerts que je me suis rendu compte que la musique est plus excitante que les bancs de n'importe quelle école.
En deux albums et deux années de tournées, Tom a tout connu avec dEUS. La reconnaissance de ses pairs, les festivals devant 60.000 personnes, les concerts chaotiques et lumineux, la vie de tournée avec son intensité et ses excès mais, comme aime le rappeler Tom, il est impératif de garder les pieds sur terre. La vie que je mène convient parfaitement à mon caractère. Il y a des moments de fragilité extrême mais je vois un futur. J'ai des plans assez abstraits, mais le prochain disque et le film que je réaliserai un jour me tiennent en vie. Aujourd'hui, avec la réussite qui est la nôtre, sommes-nous les plus heureux du monde ou le serons-nous dans cinq ans, au bord de notre piscine ? Le danger de ce confort amène indéniablement une certainefrustration lorsque nous jouons devant six cents personnes alors que nous souhaiterions jouer devant deux cents de plus. Nous vivons dans un petit monde de dix personnes en tournée. Nous n'avons aucun contact avec la réalité, on joue, on boit, on s'amuse, mais ce plaisir engendre des états dépressifs à l'avenant. Les émotions sont tellement fortes que la confrontation avec soi-même est extrêmement violente, mais c'est la vie que j'ai toujours souhaitée. J'ai besoin de chaos pour me stabiliser, j'ai peur de la quiétude et de la sérénité.